Le langage de la Nature (I)

J’échouais sur une île mi-raisin mi-colère, l’auréole sablonneuse d’une mer aussi bleue que le bleu de tes yeux. Des cimes des arbres aux pointes des vagues, la lumière caresse ici le paysage comme jadis je caressais amoureusement ton visage.

Pendant des jours je m’y perdais. Aussi égarée qu’éblouie par tant de beauté, je mis plusieurs heures à faire le tour de l’île. Je ne saurais dire si tout cela s’est vraiment passé ou si c’est le fruit d’une imagination frappée par la chaleur mais je n’oublierai jamais ce cadeau de la Nature. Face au silence de ces eaux bleues, la Nature a brisé le sien et je me mis à entendre les éléments parler, un langage insoupçonné.

Ce fut d’abord le PALMIER au pied duquel j’avais pris l’habitude de m’assoupir qui commença de sa voix rauque et sèche:

 » Pourquoi donc est-ce que je me sens si seul ? Mon écorce rêche et basanée tranche avec le si doux bleu du Ciel et la luminosité du Soleil. D’où vient que je me sens si fade et si différent ? Suis-je vraiment à ma place dans ce monde ? »

Surprise et touchée par la confession de l’arbre ( on n’imagine pas toutes les peines des arbres !) , je lui répondis ceci :

 » Tu sais, nous autres les humains connaissons le même sort. Nous sommes différents les uns des autres mais c’est justement dans nos différences que nous puisons nos forces : les Hommes, qu’ils soient noirs ou blancs, de peaux ridées ou lisses, sont unis par le fait même de l’existence. Et si toi Palmier, tu existes, c’est que tu ne peux être qu’en harmonie avec ce monde et que ta présence est nécessaire. »


Curieux, l’OCEAN répliqua :


 » Et pourquoi est-ce que moi, je vogue à l’infini sans jamais trouver mon but? Je me mets parfois en colère au point de vous voler des hommes et des bateaux et mes eaux se déversent de tous bord de sorte que jamais je ne trouve mon unité. As-tu une réponse à cela ?  »

Après un bref silence et un temps de paupières closes, ( la voix de l’Océan est particulière, c’est un écho profond et lourd qui fait trembler les organes à l’intérieur de soi). Ainsi donc, après une minute de silence, je repris le fil de ma pensée :


 » Tu sais Océan, nous autres les humains avons souvent la même sensation que Toi. Comme Toi, il arrive que la Terre nous prenne des hommes. Et comme Toi, l’Homme ne se maîtrise pas toujours. Lui aussi déverse ses eaux, Lui aussi s’éparpille et s’agace de ne jamais pouvoir « atteindre » la ligne d’horizon, la cuillère rase de tous les fantasmes, ton plus beau tour de magie.

Plus l’Homme s’approche de l’horizon, plus ce dernier s’éloigne : c’est le propre de l’Infini. Ainsi Océan, si tes eaux se déversent infiniment, c’est parce que depuis des millénaires, tes vagues voguent dans un renouvellement permanent sur la route de l’Eternité.

Mais l’ETERNITE semblait inquiéter le SOLEIL qui me fit remarquer ceci :


_  » Et moi alors ? On a dit que j’allais bientôt m’éteindre et faire coucher l’ombre du néant. Que va devenir le Monde sans moi ? Qui va faire lever les champs de blé et faire dorer les pêchers ? Si la mort est irrémédiable, que vaut d’attiser mes lueurs plus longtemps ? Autant que je m’éteigne de ma seule volonté. Hier encore, on me portait aux cimes; je ne suis plus aujourd’hui qu’un mortel à crédit. Même le Temps m’est compté!

Le TEMPS qui semblait s’être arrêté sur cette île désertique se mit tout a coup à dessiner un sablier sur la plage : à chaque grain tombé, un mot se faisait entendre :


_  » Je feins la cohérence de ce monde en mesurant l’évolution des choses. Je suis à la fois trop présent et trop absent mais ce qui compte vraiment, c’est le L.A.P.S ( la Longévité de l’Amour, de la Paix et de la Santé)

C’est le L.A.P.S de temps qui compte, pas le Temps lui-même. Le Temps n’est pas ce qui EST, le temps n’est qu’une mesure de l’univers et il a mille visages. Cessez de m’attendre, de me malmener car contrairement à toi Océan ou à toi Palmier, je n’EXISTE PAS. Je ne suis qu’une invention de l’Homme, la boussole de ses pérégrinations.


Aussi Soleil, tu n’as guère de rayons à perdre dans la peur de t’éteindre

car La Lumière Fut

et tout Apparut quand tu es Apparu.

Tu es au monde ce que l’oeil est à l’Homme,

la clarté dans la nuit,

l’embellisseur de vie.

Pour toi comme pour tous les êtres,

[ Demain ne compte pas, seul AUJOURD’HUI existe. ] 

A ces mots, le Soleil fit éclater ses rayons sur un rocher posé non loin de moi.

Un rayon lumineux en particulier creusa une brèche dans ce rocher,

 Une brèche comme un antre,

Une porte entr’ouverte.

[ A suivre … ]